• Alquié et Brunschvicg sur Descartes

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Descartes

    La situation déplorable de l'humanité contemporaine tient selon nous à la situation déplorable de la philosophie contemporaine, qui tient elle même à l'oubli de ce qu'est la (véritable) philosophie et des textes où on a une chance de la trouver.

    Il suffit de fréquenter quelque peu les "forums philosophiques" (ou plutôt se prétendant philosophiques) sur Internet pour constater que l'étude patiente, s'étendant sur toute une vie, des grands auteurs classiques de la philosophie (Platon, Aristote, Proclus, Plotin, Descartes, Spinoza, Leibniz, Malebranche, Wolff, Kant, Fichte, Schelling, Hegel) est remplacée (sans doute parce que trop difficile) par les discussions stériles sur les petits états d'âme des forumeurs à propos de la politique ou des (non)  évènements de l'époque actuelle, ou bien par les appréciations sans nuances à propos de "philosophes" modernes , souvent obscurs (ça fait mieux, plus "intello"). (On poussera certainement les hauts cris quand je range Schelling parmi les auteurs classiques, mais je me comprends...je ne parle pas ici de l'opposition convenue entre classiques et romantiques).

    Il est donc nécessaire selon nous, si l'on veut remédier à la situation tragique de l'humanité moderne, de revenir aux philosophes "classiques", aux grands philosophes que sont Platon, Descartes, Spinoza et Kant, et aussi de les étudier en parallèle avec l'étude de la science, et d'abord de la partie théorique des sciences : physique et mathématique.

    C'est l'apport irremplaçable de Brunschvicg à la philosophie éternelle que d'avoir été le penseur qui a le plus insisté sur le rôle de la science moderne (celle qui est née au 17 ème siècle et a remplacé l'ancienne science, en sa version aristotélicienne) pour la philosophie, sans bien sûr confondre les deux : la philosophie n'est pas la science que l'on connait comme physique mathématique (puis comme les autres sciences qui sont développées à partir de ce cadre), elle n'a pas le même objet, elle ne vise pas les phénomènes, mais s'exerce de manière réflexive sur l'esprit à l'oeuvre dans l'élaboration des sciences, et à ce titre elle a absolument besoin de l'étude et de la compréhension de celles ci. Comme le dit Brunschvicg dans sa thèse "La modalité du jugement" : la philosophie est "connaisance intégrale", et seul l'esprit peut être objet de connaissance intégrale pour l'esprit. Dans cette acception, la philosophie selon Brunschvicg n'est pas loin de se confondre avec l'histoire de la philosophie, avec la réflexion et la méditation  incessante du "progèrs de la conscience dans la philosophie occidentale"... et aussi dans la science moderne occidentale (aucun sens ethnique ici : l'Occident dont parle Brunschvicg n'est pas celui de Bush ou Sarkozy, il est l'humanité elle même prise dans sa dimension universelle, sa dimension de pensée et de raison donc)

    C'est principalement sur Descartes et Spinoza que s'exerce la réflexion de Brunschvicg, ainsi que sur Kant, et dans une moindre mesure Malebranche et Fichte. Mais il me semble que l'on peut dire sans exagérer que Brunschvicg est plus spinoziste que cartésien. Bien entendu cette formulation est trop simple, Brunschvicg n'est ni ceci ni cela, ce qui est normal s'agissant de penseurs de cete hauteur géniale. Il retient de Spinoza et de Descartes ce qui peut être qualifié d'éternel, en laissant de côté l'aspect "dogmatique" de l'Ethique (consistant dans le lourd appareil axiomatique de la Substance) et chez Descartes sa critique s'exerce souvent (et avec bonheur) à propos des "preuves de l'existence de Dieu" et de la théorie de la création par Dieu des vérités éternelles. (La preuve nommée "argument ontologique" est aussi présente chez Spinoza, et elle a été réfutée par Kant).

    Mais il se trouve que sur Descartes et le cartésianisme nous disposons des études d'un autre philosophe français moderne très important : Ferdinand Alquié, dont on peut lire sur le web "Descartes : l'homme et l'oeuvre" en format pdf :

    http://www.ac-grenoble.fr/PhiloSophie/file/descartes_alquie.pdf

    L'approche d'Alquié est très différente de celle de Brunschvicg, qu'il critique souvent tout en reconnaissant avoir bénéficié des enseignements de son oeuvre, mais ils partagent plusieurs points communs : un rationalisme sans faille, une fidélité à une  raison qui n'est en aucun cas considérée comme une puissance substantielle et déterminée une fois pour toutes et exerçant d'en haut sa législation, mais comme une tension essentielle, un effort permanent de l'homme à la recherche de la vérité (Alquié parle à ce propos de la "solitude de la raison et du philosophe") ; et aussi, disons le tout net, un oubli presque complet de la part des intellectuels venant après 1945.

    C'est dans la "Découverte métaphysique de l'homme chez Descartes" (et aussi , dans une optique moins restreinte au cartésianisme, dans "Nostalgie de l'être") qu'Alquié nous livre sa vison la plus pure et la plus claire de la spiritualité cartésienne, qu'il place au sommet de toute la philosophie occidentale. En ce sens , il peut être dit cartésien par opposition à Brunschvicg le spinoziste. On lira ainsi avec un bonheur extrême les pages finales de la "Tentation de l'éternité" , où il affirme sans ambages que "nul ne nous semble plus digne que Descartes d'être pris comme maitre de Sagesse".

    Par rapport au spinozisme de Brunschvicg, le cartésianisme d'Alquié pourrait être caractérisé comme adoptant l'approche selon l'Etre (ontologie cartésienne)  plutôt que l'approche selon l'Un (mathématisme de Spinoza et Brunschvicg). Cela est en rapport avec une estimation différente, voire contraire, de la portée de la Raison humaine : pour Descartes (on lira là aussi le début du livre de Guéroult : "Descartes selon l'ordre des raisons", qui est très clair à ce sujet) et Alquié, le pouvoir de la Raison est total à l'intérieur du domaine où elle peut s'exercer; pour Spinoza et Brunschvicg il n'y a pas de limite au pouvoir d'explication et de compréhension de la Raison humaine, qui peut alors être tout autant qualifiée de divine. C'est là tout le sens de l'idéalisme revendiqué jusqu'à la fin de sa vie par Brunschvicg, et qu'il affirme dès le début de sa thèse de jeunesse "La modalité du jugement", en posant qu'un "au delà de la pensée" est "pour nous comme s'il n'était pas". il n'y a aucun sens rationnel à supputer un "au delà de la raison et du discours", pour la bonne et simple raison que cela revient à parler (ne fût ce que pour dire à la manière de Wittgenstein qu'il "faut le taire") de ce dont on affirme qu'il est impossible de parler.

    On dira bien que parmi les attributs de la Substance (= Dieu) Spinoza pose que seuls les deux premiers, l'Etendue et la Pensée, sont accessibles à la compréhension humaine, et que l'infinité des autres est incompréhensible, mais on tombe là justement dans le lourd "appareil" de la substance dont Brunschvicg souligne l'aspect "dépassé et euclidien".. on doit d'ailleurs se rappeler que parler d'une infinité d'attributs n'a plus de sens précis après Cantor et sa découvertes des différents "infinis" (l'infinité des cardinaux).

    Ce blog entend éviter l'erreur des précédents : le dogmatisme, et revenir à beaucoup plus de modestie. Nous entendons tirer les conséquences d'un fait évident : ce n'est pas sur un blog que le projet de "Mathesis universalis" rêvé par Descartes puis semble t'il oublié (ou repoussé ?) par lui, puis repris par Leibniz sans trouver des réalisation précise, ni même de définition claire, réabordé ensuite bien plus tard par Husserl au début de sa carrière philosophique, ce n'est pas ici donc, sur ce blog ou sur un autre, que le projet sera mené à terme !

    On se contentera donc ici de mettre en ligne des propositions, des notes, des suggestions, en évitant les affirmations dogmatiques et péremptoires. Si ce blog ne sert qu'à clarifier et organiser notre propre pensée, il aura déjà une utilité, et c'est sans doute la seule qu'il aura.

    Tout cela pour dire que si Brunschvicg reste notre principal inspirateur, nous entendons être fidèle à son impératif constamment réaffirmé : toujours vérifier ! "le vrai, c'est ce qui est vérifié".

    Aussi les critiques d'Alquié sont elles précieuses en ce qu'elles mettent au défi de "vérifier" (et donc éventuellement de falsifier) les thèses de Brunschvicg.

    C'est à propos de la situation relative de la science et de la philosophie (ou plutôt, dans la terminologie d'Alquié, de la métaphysique) que cette approche comparative des deux philosophes nous semble pouvoir être entamée de la façon la plus frutueuse, car c'est sur ce sujet qu'ils se séparent et se rejoignent à la fois (ce qui est bien le signe d'une certaine dialectique des deux pensées) : Brunschvicg insiste sur la "cassure en deux de l'histoire de la philosophie" à l'époque de Descartes, et Galilée : il y a une philosophie d'avant la science moderne, qui est encore à l'état virtuel, dans les langes, et il y a la philosophie qui nait puis se développe et progresse à partir de Descartes. Mais en aucun cas la philosophie ne doit se situer "en surplomb" de la science : la pensée ne doit se faire "ni plus vieille ni plus jeune qu'elle même", la philosophie doit progresser de concert avec la science, et c'est sa tragédie principale que d'avoir pris tant de retard sur celle ci.

    Alquié, dans "La découverte métaphysique de l'homme chez Descartes", dit à la fois la même chose et autre chose : la science a pour rôle irremplaçable de donner à l'homme la conscience enfin déterminée de l'objet, de la conaissance objective, et de lui permettre ainsi de procéder à l'établissement de la philosophie, qui prend pour point de départ cette conscience exacte de l'objectivité (donnée àl'humanité par la science moderne) pour se tourner vers une tâche tout autre : la voie vers la Sagesse qui est selon lui la voie vers l'Etre, qui ne saurait se trouver dans les objets considérés par la science.

     

     


  • Commentaires

    1
    Sébastien
    Dimanche 24 Février 2008 à 23:56
    Alquié
    Alquié a écrit le Désir d'éternite... mais pas de "tentation". Alquié est d'ailleurs plus spiritualiste qu'intellectualiste ! Il y a Descartes et le Descartes d'Alquié! (C'est la même chose pour Brunschvig, peu fiable pour l'histoire des idées puisqu'il examine les philosophes à travers le prisme de son idéalisme). D'ailleurs, si vous lisez la "Conscience affective", vous verrez qu'Alquié se détache nettement de Descartes...
    2
    Lundi 25 Février 2008 à 10:31
    brunschvicg
    oui bien sûr, c'est le Désir d'éternité... en fait je ne cherche pas forcément à défendre Alqié ! il est vrai que Brunschvicg a une propension affirmée à l'idéalisme, mais chez les philosoophes contemporains c'est l'excès inverse : je n'en trouve pas un seul qui ne déclare soudain que "le matérialisme est l'indépassable conception philosophique"... or il n'y a rien d'indépassable, si du moins la hilosophie doit se différencier de la religion ! donc je ne ferais pas la même observation que vous à propos de Brunschvicg
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