• Brunschvicg : Le rôle de l 'homme occidental

    Les lignes qui suivent sont de Léon Brunschvicg (1869-1944).

    il est impossible de surestimer la valeur et l'intérêt (en particulier pour notre début de 21 ème siècle, affrontéà des gigantesques problèmes "civilisationnels" qui menacent d'engloutir ce qui reste de l'humanité en une "fin de l'Histoire", annoncée d'ailleurs entre autres par Kojève et Fukuyama, prenant des proportions de "Ragnarök") de ce court passage; toutes les fois que je le relis (et cela m'arrive souvent) je suis absolument stupéfait de la précision du langage choisi, et aussi de sa simplicité et de son dépouillement : chaque mot, chaque nuance, chaque construction grammaticale compte.

    "L'homme occidental, l'homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l'Occident n'a jamais produit, d'ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l'humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l'Orient, avec la diversité presqu'infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l'Orient sur l'anarchie et l'hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes.

    Et, en même temps, l'Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d'un éclair. Lorsqu'Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait.

    Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s'expliquent pas sans un souffle venu de l'Inde. Les "valeurs méditerranéennes", celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d'origine et de caractère asiatique......

    quant à l'avenir de l'Occident, il n'est pas ici en cause : une influence préméditée n'a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre.

    Toute réflexion inquiète de l'Européen sur l'Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l'empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la Raison occidentale, qui est la Raison tout court, de faire surgir, ainsi que l'ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en  chassant les imaginations matérialistes  qui sont ce que l'Occident a toujours reçu de l'Orient"

    Je m'attacherai à commenter chaque ligne de ce court passage; signalons d'ores et déjà qu'il est important, crucial même pour notre destin Européen spirituel dans les années qui vont suivre (si toutefois des années en nombre doivent suivre), de tracer une séparation claire et absolue , une discrimination dirons nous sur un mode déplaisant et incorrect Mort de rire, entre l'homme occidental dépeint ici, qui est l'idéal philosophique du "chercheur en esprit" , et de l'homme occidental "empirique", que nos "trouvons là" installé sur les plateaux de télé, et dont l'archétype est le "bobo" jugeant de tout mais responsable de rien...mais bien entendu il y a une grande différence, et une incompatibilité absolue, entre le jugement que Brunschvicg met au fondement  de son idéalisme critique (critique du verbe grec "krinô" = juger) et les pauvres et minables "élucubrations" de nos "riches" et belles âmes de "boboland".

    En fait je me suis peut être un peu trop avancé : si l'on devait commenter ce texte, cela prendrait tout un livre...d'ailleurs ce commentaire a été effectué, par Brunschvicg lui même, sous la forme d'une "explication" de ce qui est "replié" en ces quelques lignes, explication qui a pris les deux gros volumes du "Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale", et aussi le livre "L'esprit européen", plus tardif...les quelques notes sommaires que je vais livrer ici seront donc forcément très réduites par rapport à ce qui pourrait, ce qui devrait être élaboré, et qui consisterait en une "actualisation" du progrès de la conscience, compte tenu de ce que nous savons, de ce qui s'est passé depuis la mort de Brunschvicg en 1944.

    Je commence donc ... par le début : l'homme occidental ? qu'est que l'homme occidental dont nous parle Brunschvicg ? ce n'est pas l'homme né, ou vivant, en "Occident", les choses sont claires; c'est "l'homme suivant Socrate  et suivant Descartes" !

    et Brunschvicg prend même le soin d'enfoncer le clou : "dont l'Occident n'a jamais produit que de bien rares exemplaires" !

    Nous voilà bien avancés ! pour comprendre ce que dit Brunschvicg, ce que l'homme occidental, nous devons avoir assimilé et compris tout ce qu'on dit Socrate et Descartes ! déjà c'est difficle en ce qui concerne Descartes, qui peut se flatter d'avoir lu (pour ne pas dire avoir compris) toute son oeuvre, qui dans l'édition Vrin prend une dizaine de gros volumes il me semble ??

    mais en ce qui concerne Socrate c'est "mission impossible" : car Socrate n'a rien laissé d'écrit, nous n'avons accès à sa vie et à sa pensée, à son enseignement si l'on veut, que par le biais de Xénophon (dans "Les mémorables") et de Platon . Or il est patent que le brave Xénophon, sur lequel ont planché des générations d'hellénistes en herbe (sur le texte de l'Anabase, proposé aux débutants dans l'étude du grec ancien) n'a rien compris à la véritable pensée socratique. Devons nous alors nous fier à Platon ? mais primo  Platon, en ce qui concerne son oeuvre écrite,  est encore plus difficile d'accès que Descartes, et surtout, secundo,  l'on sait que l'essentiel de son enseignement était de nature "orale", secrète, "ésotérique", réservée à ses élèves les plus "sélectionnés" et triés sur le volet. Et il ne nous en reste guère de traces...

    Mais Brunschvicg ne nous laisse jamais en plan ; il précise aussitôt que cet "homme suivant Socrate et Descartes" est "celui qui enveloppe l'humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale".

     Certes cela apparait encore bien obscur ... le verbe "enveloppe" est sans doute repris de Spinoza, qui au début de l'Ethique caractérise la Substance (=Dieu) comme ce dont l'essence enveloppe l'existence


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