• Brunschvicg : raison et religion

    Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : "qui n'est pas avec moi est contre moi" et la voie large : "qui n'est pas contre moi est avec moi".

    Mais pour accomplir l'Evangile il faut aller jusqu'à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n'a rien à pardonner, rien même à oublier : "Qui est contre moi est encore avec moi"

    Et celui là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour, l'unique vérité dont Dieu ait à nous instruire.

    Les lignes qui précèdent sont de Léon Brunschvicg, elles sont extraites de "Raison et religion" et constituent la fin du chapitre 5 ("Période augustinienne") de la seconde partie : "Les disgrâces de l'éclectisme".

    L'ouvrage "Raison et religion", qui date de 1939, prend son point de départ dans une communication extrêmement importante faite par Brunschvicg au Congrès de Prague de 1934 sur le thème : "Religion et philosophie".

    Le texte de cet exposé de 1934, qui comprend 13 pages, se trouve dans le numéro de l'année 1935 (année 42, numéro 1, page 1 à 13) de la Revue de métaphysique et de morale, il est accessible (lisible avec Acrobat reader) sur Gallica, à cette adresse (pour la première page) :

     
    Je ne pense pas exagérer en affirmant qu'il est important , d'une importance cruciale pour le monde actuel, que le plus grand nombre de personnes possibles prennent connaissance de cette communication de Brunschvicg, dont la langue simple et claire est à la portée de tout le monde, à condition que ces personnes soient de bonne volonté, c'est à dire acceptent d(enlever leurs oeillères idéologiques et religieuses.

    La citation de Brunschvicg faite au début de cet article , ces quelques lignes absolument admirables, m'évoque un des ces sommets lointains et enneigés que l'on voit lorsqu'on se promène dans les Alpes (pour en rester à la France). On sait que l'on peut y parvenir si l'on veut, mais que l'escalade sera rude, et dangereuse. Cela nécessitera en tout cas de quitter le confort douillet de la ville, et la tranquillité procurée par la vie en collectivité. Mais cette tranquillité n'est elle pas de l'ordre de l'illusion ? 

    Il faut en tout cas prendre au sérieux l'avertissement : "seul est digne de la prononcer....".

    Il ne fait strictement aucun doute pour moi que Brunschvicg en était digne : tous ceux qui l'on connu en sont d'accord, c'était un homme profondément bon , accueillant tous ceux qui faisaient appel à lui, sans aucune exclusive....

    mais une seule chose importe, c'est que chacun en son for intérieur se situe par rapport à cette "parole de charité" : ici il est vain de tricher, à quoi bon d'ailleurs ? et celui qui écrit cet article sait, pour sa part, qu'il est encore loin d'en être digne.

    Aussi ne prononce t'il pas cette parole pour son propre compte, mais en quelque sorte pour se fixer un but à long terme. Car ces quelques lignes si simples expriment une exigence radicale ...il s'agit, pour le prendre autrement, du seul "programme" nécessaire et possible pour l'activité que se fixe ce blog, qui est d'acquérir une vision absolument claire de Dieu, du Dieu des philosophes et non pas du Dieu des monothéismes abrahamiques qui est inconcevable et littéralement insensé.

    Cette "vision" est celle, pour reprendre les termes de Brunschvicg, de "l'unique vérité dont Dieu ait à nous instruire: l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour".

    En apparence donc, tout est très simple : une seul programme, consistant en une seule tâche : allier l'expansion infinie de l'intelligence à l'absolu désinstéressement de l'amour.

    Si la Mathesis universalis consiste, comme je l'ai conjecturé,  ici ou ailleurs, à définir les principes intellectuels universels (et non pas les axiomes, au sens d'une théorie axiomatique) et ultimes de toute activité intelligente et réflexive (qu'elle soit humaine ou non), alors elle est définie par ce seul et unique principe programmatique. Tout est terminé. Travail de femme et jeu d'enfants, comme disaient les alchimistes... et la véritable alchimie, loin de l'art des "souffleurs", est peut être cet itinéraire vers le Dieu des philosophes, puisque les alchimistes s'intitulaient "philosophes au laboratoire" ? je me borne à proposer ici cette piste, à explorer...

    mais comme l'on sait : le simple est difficile...et le plus simple est aussi le plus difficile....

    C'est d'abord l'ordre des mots qui doit attirer notre attention : l'expansion infinie de l'intelligence vient avant, a le pas sur, et donc conditionne, l'absolu désintéressement de l'amour.

    Ici Brunschvicg, et nous qui choisissons de nous fier à sa direction spirituelle, prend le contrepied complet de toutes les tendances (tentations ?) mystiques et "orientales" qui se donnent libre cours actuellement. Si vous définissez votre conception de la spiritualité (ce mot si à la mode qu'il en devient creux, hélas, comme d'ailleurs le mot "amour") de cette manière, vous serez immédiatement catalogué comme "intellectualiste", "rationaliste", amateur d'abstractions, ...cartésien...une crapule euro-occidentalo-centriste en somme... à liquider !

    L'expansion infinie de l'intelligence définit ce que Brunschvicg appelle la "religion dynamique" , et qu'il oppose aux religions statiques, "positives", instituées... c'est ici qu'il se sépare complètement de Bergon, qui emploie lui aussi ce terme de religion dynamique, si je ne m'abuse. Mais Bergson (pour lequel Brunschvicg avait une admiration et une vénération sans bornes) fixe (comme Descartes d'ailleurs, mais en un sens tout autre) des limites fermes et définitives à l'intelligence :

    "il est des choses que l'intelligence seule est capable de chercher mais que par elle même elle ne trouvera jamais"

    Je préfère pour ma part suivre Brunschvicg, car je me méfie de ce que l'on appelle l'intuition, notion mystique voire mystificatrice.... il s'agit peut être d'une pure question de vocabulaire, mais je me refuse à séparer une intelligence qui serait purement fonctionnelle, calculatrice, analytique, d'une mystérieuse intuition qui trouverait, en s'unissant intimement à l'absolu transcendant et ineffable. Je me refuse à "parler" d'un ineffable, ne serait ce quepour le nommer...

    Comment alors travailler à cette expansion infinie de l'intelligence, à ce "service" donc du Dieu des philosophes, et non pas donc au service du bien être matériel d'une communauté particulière d'êtres vivants (les humains) ?

    en travaillant à la compréhension philosophique de la science et à la réflexion sur la philosophie du passé. il ne s'agit pas d'histoire de la philiosophie (tâche respectable) mais d'évaluation et de réflexion incessantes sur la nature de la philosophie et de la science.

    Soyons plus précis... le "chantier" des futurs travaux, qui n'attendent que les "ouvriers", de la onzième heure ou de la treizième, pourrait être ainsi proposé:

    1 reprendre et vérifier (ou infirmer) les vues du "Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale" : ici il n'y a pas besoin d'aller "plus loin" que Brunschvicg, car la "philosophie" qui vient après a mort, et qu'il n'a donc pas pu méditer, ne vaut pas selon nous une heure de peine ! Clin d'oeil

    2 étudier les avancées théoriques de la science contemporaine du point de vue de la philosophie, et non pas du point de vue des avancées techniques ou de l'économie. Ces avancées majeures, intervenues au 20 ème siècle, sont au nombre de trois : la relativité et la physique quantique, pour ce qui est de la physique, et la théorie des catégories, en 1945, en mathématiques. Brunschvicg ne pouvait évidemment connaitre que les deux premières, mais il n'a pas pu les intégrer dans une philosophie cohérente et globale. Ce n'est pas un reproche : personne ne l'a pu, ni avant lui ni après.

    Toute la philosophie (admirable) des temps passés (Descartes, Spinoza, Kant, jusqu'à Brunschvicg) reste basée sur la physique classique. La tâche du futur est l'élaboration d'une philosophie qui prend en compte et "mette en cohérence"  les trois découvertes scientifiques rappelées plus haut . Mais bien entendu, il faudrait pour cela que les physiciens parviennent à une théorie unitaire regroupant et "dépassant" relativité et physique quantique, c'est à dire qu'ils arrivent à résoudre les cinq grands problèmes théoriques définis par Smolin au début de son livre "Rien ne va plus en physique".

    On le voit, il y a du travail ! et cela n'est pas pour nous surprendre : s'il s'agit réellement d'une "expansion infinie", cela veut dire qu'elle ne sera jamais "terminée", d'une part, et que d'autre part il n'y a pas de "limites" d'ordre ontologique ou autre aux possibilités de l'intelligence. N'en déplaise à Wittgenstein et à tous ceux qui pondent des livres sur "les limites de la connaissance"..... et, pour en finir avec cet ordre d'idées, on remarquera que je n'ai pas compté parmi les découvertes fondamentales le fameux théorème de Gödel. J'ai peut être tort ! mais il me semble en tout cas qu'on ne peut pas en inférer, comme il est à la mode de le faire, des conclusions hâtives ("crises et chochottements" Mort de rire) sur les "limites de la Raison". C'est d'ailleurs tout le sens de la "méfiance" de Brunschvicg envers la logique et les logiciens : on ne pourra jamais enfermer la Raison en un système logique (axiomatique). Puisqu'elle est infinie !

    quid alors de l'amour ? Amour , Amour, Maître des cieux, qui voudrait te placer au second rang ? et c'est pourtant ce que je vais faire, avec la caution toutefois de Brunschvicg, car seul ne n'oserais perpétrer un tel blasphème , un tel attentat contre toute la beauté et la noblesse des sentiments humains!Mort de rire

    Voici :  l'absolu désintéressement de l'amour est conditionné par l'expansion infinie de l'intelligence, qui est première !

    ce qui peut se dire aussi : la norme absolue qui est la "trace" du Dieu des philosophes, est d'abord norme intellectuelle, norme du Vrai, avant d'être norme morale, norme du Bien. Si c'est l'ordre inverse qui se produit, si le Vrai dérive du Bien, alors nous ne sommes plus sous le règne du Dieu des philosophes, mais du Dieu des religions, et c'est le chaos ! comme on le voit actuellement.

    Mais ceci peut aussi fonctionner dans l'autre sens ? que se passe t'il si l'on a (en apparence) l'intelligence sans l'amour ? comme par exemple chez ces scientifiques que décrit Smolin, en concurrence acharnée pour les postes de direction, pour la gloire, les honneurs, et accessoirement l'argent?

    il se passe qu'il n'y a pas "expansion infinie de l'intelligence" ! forcément ! si du moins l'on adopte notre point de vue!

    il se passe donc que l'expansion de l'intellligence est bloquée quelque part !

    et, oserai je insinuer, ne serait ce pas là l'explication de la situation tragique que décrit Smolin, de l'impasse où se trouve la science théorique actuellement (pas la technoscience, ça va très bien pour elle, merci !) ??

    c'est d'ailleurs ce que dit Smolin lui même, d'une autre façon : car les "nouveaux einstein" qu'il appelle de ses voeux, les penseurs "révolutionnaires" libérés des oeillères de la "pensée de groupe", qui seront seuls aptes selon lui (et selon nous) à sortir la science de l'ornière , ils seront justement la manifestation de la fin du blocage actuel, blocage mis en place par des "automatismes" inconscients. Et ce blocage réside d'abord selon nous dans la séparation complète de la philosophie (ou de la "pensée" d'ordre théorique) et de la science (ou de la pensée d'ordre "modélisateur").


     


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