• Lucien Levy-Brühl (1857-1939) est sans doute l'un des anthropologues qui a le mieux exploré l'âme primitive dont tous nous descendons, et telle qu'on trouve ses traces dans ce qu'il apelle, d'un terme qui choquera aujourd'hui, les "sociétés inférieures"... mais ici nous avons décidé une fois pour toutes d'aller voir ce qu'il y a derrière les mots.

    L'on trouvera une bonne partie de ses oeuvres, en lecture libre, à cette adresse :

    http://classiques.uqac.ca/classiques/levy_bruhl/levy_bruhl_lucien.html

    voir aussi :

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Lucien_L%C3%A9vy-Bruhl

    Brunschvicg accorde une importance toute spéciale à ses travaux, ainsi qu'à ceux de René Berthelot sur les religions de l'Asie , et les cite abondamment, dans des livres comme "L'esprit européen" ou le "Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale"; c'est qu'il est de toute première importance, pour la philosophie, de caractériser et délimiter de la façon la plus précise ce qui est du domaine d'avant la science moderne, avant la mutation du 17 ème siècle européen donc, et ce qui est du domaine de la civilisation proprement dite, qui devrait être aussi celui de la "mondialisation ou de la création du monde" en tant qu'unification de l'humanité par la Raison. Mais ce n'est pas le cas, et là se situe toute la tragédie contemporaine...

    La pensée de Brunschvicg, Levy-Brühl et Berthelot date des temps où les sciences dites "humaines" et la philosophie n'étaient pas encore devenues ce qu'elles sont devenues après 1945, le champ clos des affrontements et liquidations "idéologiques", le tout coiffé par les vociférations des Mao spontex et les proférations du grand Thaumaturge (Lacan).

    A vrai dire il y a un grand danger de simplisme dans la vision complètement linéaire qu'évoque, à tort, la notion de progrès de la conscience. Comme toujours avec Brunschvicg, qui pas une fois ne cède aux tentations de la mystagogie et du vocabulaire "ésotérique" et souvent, disons le tout net, très creux de nos "penseurs" contemporains, il s'agit d'aller chercher l'amande savoureuse de la pensée réelle derrière l'écorce des mots, qu'il ne fait rien pour rendre attirante, se contentant de la simplicité et du dépouillement maximal.

    Il y a danger d'abord à céder à un dualisme outrancier, puisque Berthelot nous montre l'existence d'un troisième, intermédiaire entre la modernité scientifique et les cultures primitives, qu'il situe dans les religions "astrales" asiatiques, qui se transmettront ensuite au christianisme et à l'Islam, et donneront, par séparation entre la partie mathématique et la partie "biologique" des conceptions astrales, "naissance" en quelque sorte à la science proprement dite... mais tout ceci est bien vite dit et réclame une longue étude.

    Danger ensuite à opposer des peuples et des cultures, ou des groupes humains, à confondre synchronie et diachronie, horizontal et vertical. A vrai dire, la mentalité primitive nous concerne encore, nous autres modernes, et ce sera de plus en plus le cas. Et hélas ce sont les aspects les plus ténébreux de cette mentalité qui se font jour chez nous : que l'on songe aux débordements de certains supporters footballistiques, ou au quotidien de ce que l'on nomme pudiquement les "cités sensibles", où l'esprit de clan, ou plutôt même de bande, règne.

    Il serait inexact, et de plus inepte, de "naturaliser" ce qui est une opposition née avec et de l'évolution historique : les peuples dits "primitifs", ou disons plutôt "premiers", ne sont tels que parce qu'ils vivaient avant la modernité. Mais leurs descendants vivant actuellement ne sont aucunement inaptes par "nature", au nom d'une "essence" imaginaire, à adopter et comprendre les critères modernes. D'ailleurs il suffit de lire le début de la "Mentalité primitive" (lien ci dessus) pour le constater.

    Ajoutons d'ailleurs qu'il est assez comique de noter les appréciations et jugements des "missionaires", relevés par Levy-Bruhl, et de les rapprocher de certaines notions relevant assurément de la même mentalité primitive transmis par les mêmes (je veux parler ici des traits proprement mythiques du christianisme : incarnation, résurrection, naissance virginale, etc...).

    Jacques Chirac, le célèbre et richissime homme d'affaires Mort de rire, stigmatisait lors de son inauguration du musée des Arts premiers, la tentation ethnocentrique et hégémonique de l'Occident.

    Mais à vrai dire, et si l'on réfléchit un peu au sens des mots, il se trompe, si du moins l'on accepte de donner aux mots leur vrai sens ; ou plutôt disons qu'il se trompe et dit juste à la fois: car il n'y aurait ethnocentrisme que si mentalité primitive , d'avant la science, et mentalité moderne se situaient sur un même plan, et au niveau d'une séparation des ethnies et des "cultures". Et Chirac a raison en ce sens que cette confusion n'a pas vraiment été évitée, et c'est là ce que l'on appelle le "relativisme".

    Mais en réalité ce qui est "moderne" (science, philosophie) se situe, ou en tout cas devrait se situer, au plan de l'universel, de ce qui est commun à toute l'humanité, à tous les peuples donc, sans confusion et donc sans risque de "conduite agressive et oppressive", envers les différents particularismes, qui devraient avoir le droit de coexister avec l'universel proprement dit, ne fût ce qu'à titre de folklores.

    La tragédie de notre époque, que j'évoquais plus haut, c'est que l'humanité a été impuissante à se hisser de manière collective et durable (en dehors de brefs épisodes historiques) au niveau de l'universel , qui est celui de la Raison seule universelle et commune, et que cela a pu la conduire à envisager celui ci, de manière fausse, comme universalisation d'un des différents particularismes, et notamment chrétiens (pour l'Occident), musulman, ou bouddhiste pour l'Asie (et aussi hindouiste, confucéen, etc..... bref le catalogue des différentes "civilisations" dressé par Toynbee et réactualisé par l'auteur du "Choc des civilisations", Huntington.

    il est alors assez aisé de comprendre les tenants et surtout les aboutissants d'une telle confusion tragique : la guerre et les conflits incessants. Les sombres prédictions de Samuel Huntington s'avèrent hélas et s'avèreront de plus en plus véridiques et vérifiées : on ne se fait plus la guerre au nom de ce que l'on pense ou croit (des idéaux politiques) , mais au nom de ce que l'on "est", c'est à dire en fait des représentations collectives contingentes que l'on hérite par la naissance, et que l'on nomme ...ou plutôt cache, comme derrière un cache-sexe, derrière les beaux mots abstraits :  "culture" ou "identité".

    Une appréciation importante de Brunschvicg sur Levy-Bruhl dans "L'esprit européen" :

    page 14 : "de là se dégage une considération sur laquelle Levy-Bruhl ne manquait pas d'insister, dont il faisait volontiers la moralité de ses travaux. Nous n'avons pas affaire à un changement de vue où tout d'un coup le primitif s'efface devant l'européen. Il faudra prendre en considération les survivances, conscientes ou inconscientes, qui se manifestent ici par un retour délibéré au primitif, comme le feront d'ailleurs Rousseau ou Bonald, qui là au contraire demeurent dissimulées par d'habiles artifices de vocabulaire".

    quant aux considérations de Berthelot sur l'astrobiologie asiatique comme stade intermédiaire elles sont rappelées par Brunschvicg page 14 aussi (il cite l'avant propos de l'ouvrage de Berthelot : La pensée de l'Asie et l'astrobiologie):

    "entre la représentation du monde, d'ailleurs variable et complexe, que se font les peuples sauvages (néolithiques, africains, océaniens) et celle de la science moderne, une conception intermédiaire a longtemps dominé en Asie et dans la Méditerrannée orientale. C'est ce qu'on peut appeler l'astrobiologie. Dans l'astrobiologie il y a pénétration réciproque de l'idée de loi astronomique et de celle de la vie végétale ou animale. D'un côté tout serait vivant, même le ciel et les astres; de l'autre tout serait soumis à des lois numériques, lois périodiques qui seraient à la fois des lois de nécessité et des lois d'harmonie et de stabilité".

    On retrouve de telles spéculations dans la "religion astrale" des Pythagoriciens, et chez Aristote, ou aussi dans Hermès Trismégiste.

    Voici enfin un texte sur l'ouvrage de Berthelot que j'avais composé il y a quelque temps :

     

    "La pensée de l'Asie et l'astrobiologie", de René Berthelot, est l'un de ces ouvrages importants que tout homme cultivé devrait avoir dans sa bibliothèque, et , ajouterais je, qu' il faudrait enseigner à l'école, tellement le thème du fanatisme religieux devient crucial de nos jours.

    D'ailleurs Léon Brunschvicg ne s'y est pas trompé, qui place un bref commentaire des thèses de ce livre au début de "L'esprit européen" (un des ouvrages capitaux de Brunschvicg, son legs à la postérité pourrait on dire, puisqu'il comprend les dernières leçons professées en Sorbonne de l'automne 1939 à Mars 1940, avant l'invasion allemande et la fuite dans la clandestinité de Brunschvicg, qui devait se terminer par sa mort en janvier 1944).

    "Astrobiologie", cela désigne le système d'idées que la marche des astres, avec sa régularité mathématique , et la croissance des plantes ont inspirées à l'humanité, et par lesquelles l'esprit des hommes a pu rattacher la vie humaine et les lois qui la règlent à la vie de la nature et aux lois de l'univers. Ce qui caractérise ce système c'est qu'en lui la force vitale et la loi mathématique sont intimement liées, et que l'esprit explique par cette union les évènements terrestre comme les phénomènes célestes. Il y a pénétration réciproque de l'idée de loi astronomique et de celle de vie végétale et animale; d'une part tout est conçu comme viant, y compris le ciel et les astres, de l'autre tout est soumis à des lois numériques, caractérisées à la fois par la nécessité absolue, par l'harmonie et la stabilité.

    La plupart des actuelles doctrines "ésotériques" ou occultes du monde et de l'homme : théosophie, doctrines d'Ouspensky et Gurdjeff, alchimie, soufisme, kabbale, mouvements de type "new age" sont une sorte de retour à l'un des stades anciens de cette astrobiologie, censé être un "pas en avant" par rapport à la science moderne "matérialiste et sans âme"; le cas le plus flagrant (et le plus attachant hélas, à cause de la personnalité hors normes de son fondateur ) est celui de l'anthroposophie de Rudolf Steiner. Et bien entendu nous devons mentionner aussi l'astrologie, l'inévitable astrologie, qui date de la Chaldée mais est devenue de nos jours le refuge des pauvres losers qui désirent que leur petite vie soit bien cadrée tous les matins par le petit encadré consacré à leur signe, et aux charlatans qui les exploite... sans oublier les recruteurs en entreprise, qui accordent grande importance à toutes ces fadaises de signe astrologique et d'écriture, voire de numérologie du nom etc..etc..

    Mais il s'agit là d' un pas en avant imaginaire , illlusoire, d'une avancée dans l'obscur: car le "progrès de la conscience dans la philosophie occidentale" étudié par Brunschvicg ne laisse place à aucune équivoque dans l'orientation : l'astrobiologie constitue un stade intermédiaire, stade qui a longtemps dominé l'Asie et le monde méditerranéen, entre les croyances primitives de l'animisme et du chamanisme, et la spiritualité pure de la science moderne et de la philosophie qui l'accompagne, qui est la "Mathesis universalis.

    Seulement ce stade intermédiaire, qui , initié en Chaldée et à Sumer, inspire des civilisations aussi variées que la Chine, l'Inde, la Perse, l'Assyrie, l'Egypte, Babylone , Israel  et la sphère méditerranéenne (y compris donc la Grèce ancienne) , est bien complexe; pour résumer ce qui ne saurait faire l'objet que de très longs développements , on assite à une sorte de décantation, de séparation chimique (ou alchimique) entre les deux éléments hétérogènes que sont la nécessité et la spiritualité d'ordre mathématique, qui sera transmis à l'Europe selon un processus long et compliqué, et l'élément violent, passionnel, irrationnel , qui caractérise la "vie" végétale et surtout animale, et qui sera l'apanage de l'Asie : soit qu'elle reste en arrière du mouvement qui aboutit à la science moderne, soit qu'elle soit touchée par l'expansion du monothéisme islamique, qui constitue la plus radicale continuation du prophétisme juif et son universalisation.

    Le monothéisme se signale certes par son opposition violente à la fois aux cultes agraires et à l'adoration des astres. Mais ce n'en est pas moins à partir d'idées présentes dans les religions astrales que l'idée monothéiste s'est formée, et d'ailleurs la distinction entre dieux "bons" (solaires,sidéraux, "lumineux") et démons nocturnes , qui aboutit à celle entre un Dieu bon et un "principe du Mal", n'a pas une autre origine; c'est d'Iran et de Babylone que prend son essor l'idée de l'unité de Dieu , qui est en même temps un Dieu personnel, et qu'elle est transmise aux Hébreux. Le passage du dieu de la cité, de la tribu, à un Dieu unique de l'univers, s'est opéré à Babylone avant qu'il ne s'opère en Israel. Et il a ensuite été transmis à l'humanité moderne par le biais du christianisme et de l'Islam.

    Mais l'évolution de l'Occident (chrétien) se différencie de celle de l'Asie et du monde islamique en ce qu'elle débouche sur la mutation scientifique de la fin du moyen Age au 17 ème siècle, mutation qui se constitue dans l'abandon définitif de l'élément passionnel, irrationnel qui caractérise le "Dieu personnel" du judaïsme et surtout de l'Islam. La décantation atteint son point final, seul reste l'élément purement spirituel car purement mathématique du monde des astres.

    Cette histoire, qui dure depuis quatre siècles, dure encore, et continue en montant toujours vers une connaissance plus unifiée et donc vers une "conscience" plus évoluée moralement, et en abandonnant (dans la révolution du 20 ème siècle en physique) ce qui était trop naïf dans la notion de stabilité et de loi immuable. Einstein, dont la relativité générale est à l'origine de la cosmologie moderne et de la très importante notion (rappelée par Smolin, que certains qualifient de "nouvel Einstein") de "background independance", comportant le caractère dynamique et évolutif accordé à la géométrie, était encore tellement influencé par l'éducation qu'il avait reçue à la fin du 19 ème siècle qu'il éprouvait toutes les peines du monde à oser même concevoir un Univers qui ne soit pas statique. "

    J'ajoute que l'on peut trouver la plupart des études qui sont regroupées dansla "Pensée de l'Asie et l'astrobiologie" en lecture libre sur

    http://gallica.bnf.fr

    elles ont paru dans la "Revue de métaphysique et de morale", une recherche rapide me donne comme numéros de cette revue à consulter (sur gallica, lecture gratuite) : 1932, 1934, 1935 et 1936

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k112855

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11301k

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11309b

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11317z

     

     

     


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  • On ne devrait jamais rater l'excellente émission de Finkielkraut "Répliques", tous les samedis matin de 9 h à 10 h sur France Culture. L'émission de samedi dernier 8 mars, avec comme invités les historiens d'art Jean Clair (auteur du récent "Malaise dans les musées") et Hector Obalk, était tout à fait pasionnante, et empreinte d'une "vigueur" (pour ne pas dire plus Mort de rire) dans les débats assez rare.

    Jean Clair fait sienne la thèse d'une dégradation des valeurs au cours de l'Histoire, qui est celle qui est développée dans les romans d'Hermann Broch, comme "Les somnambules". Dans un autre domaine d'idées, celui de l'ésotérisme, c'est aussi celle de réactionnaires comme René Guénon ou Julius Evola.

    Selon ses vues, l'art prend son origine dans le sacré, qui en Occident, dont la spiritualité est celle des images (par opposition avec la mentalité islamique) se situe à l'époque de l'essor du christianisme, jusqu'à la fin du Moyen age. Ce premier niveau, qui est celui du culte, se dégrade à l'aube de l'ère moderne en niveau du "culturel", dont l'acmè se situe à l'époque des lumières : à l'époque du culte et du temple, répond la culture (démocratisée) et le musée. L'art proprement dit fait son apparition en s'individualisant et en s'émancipant du sacré et du cultuel (du religieux). C'est à cette époque que l'identité spécifique de l'artiste prend de l'importance, alors qu'avant il restait anonyme.

    enfin à un troisième niveau de dégradation, situé à notre époque, après 1945, c'est le "culturel" qui émerge, avec son lieu la "cité" (cité des sciences, cités des arts, etc...) et son atmosphère mercantile, gestionnaire et "culture de masse".

    Doit on prophétiser une quatrième stade de dégradation celui absolument contemporain du "cuculturel", dont les symptômes seraient la téléréalité, la disparition complète de toute valeur et de toute beauté ?

    "aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées c'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la beauté" (Apollinaire, "Zone")

    Hector Obalk prend à peu près le contrepied parfait de ce point de vue, et voit au contraire un progrès continu dans la démocratisation de la culture et sa libération vis à vis du religieux.

    quelques liens à propos des thèses de Jean Clair :

    http://www.nonfiction.fr/article-197-le_desenchantement_de_jean_clair.htm

    http://hansen-love.blogspot.com/2008/03/malaise-dans-les-muses.html

    http://bibliobs.nouvelobs.com/2007/10/01/jean-clair-sen-va-t-en-guerre

    http://www.laviedesidees.fr/Malaise-dans-les-musees.html

    Face à cette opposition si tranchée entre modernisme et "antimodernisme" , Finkielkraut fait un peu figure de juste milieu : il se félicite de l'émancipation de l'art vis à vis du religieux, mais reconnait la crise du "culturel", la chute dans le règne du déchet, du mercantile, du "tout gestion et tout technique". Les exemples sont trop nombreux, ne citons que celui de la "Laitière" sur un pot de yaourt. Il cite la phrase mise par Thomas Mann dans la bouche de Méphisto dans le "Docteur Faustus" , qui correspond bien aux thèses de Jean Clair :

    " Depuis que la culture s'est détachée du culte et s'est faite culte elle-même, elle n'est plus qu'un déchet, et au bout de cinq cents ans à peine le monde est aussi las et rassasié d'elle que s'il l'avait avalée avec une cuiller en fer "

    l"émission fut violente, parce que Jean Clair, très sombre, crut que les deux autres se liguaient contre lui, et il est vrai qu'il y eut un certain désordre qui empêcha de traiter les sujets les plus cruciaux. J'aurais apprécié notament que Jean Clair ait le temps de développer ses conceptions sur les images, et sur le fait qu'elles ont perdu tout sens de nos jours, sombrant dans un chaos anarchique qui est à l'origine de l'épisode des caricatures de Mahomet. Que veut il dire par là ? que l'Occident désacralisé est le "coupable" en cette affaire ? Finkielkraut a en tout cas eu beau jeu de rappeler qu'il y a aussi désacralisation dans les pays islamiques, où c'est le sacré des autres sphères religieuses qui est vilipendé, bafoué, ridiculisé...

    une autre source d'incompréhension tient au fait que Jean Clair refuse de laisser assimiler ce qu'il appelle "sacré" au "religieux". mais interrogé par Finkielkraut sur cette distinction, il avoue avoir beaucoup de mal à l'expliquer....puis met en relation ce qu'il appelle "sacré" avec le "numineux" de Caillois et autres. A savoir cette vision du monde empreinte de mystère, "mysterium tremendum", où partout se font sentir des "forces" bénéfiques ou maléfiques dont le jeu est le substrat profond du devenir des êtres, bien en amont de ce que trouvent les sciences rationnelles... sciences dont il pointe d'ailleurs l'origine dans les arts sacrés et leur longue fréquentation du réel (du cadavre par exemple pour ce qui est des scènes de calvaire et transfiguration en climat chrétien).

    C'est ici le lieu pour moi  de prendre parti, et celui ci ne sera ni celui du modernisme ni celui des antimodernistes. Je ne puis en aucun cas accepter la notion de "sacré" ou de numineux telle que l'explicite Jean Clair: cela renvoit à des époques dépassées de l'évolution humaine, qui est l'évolution de la Raison, époques caractérisées par l'anthropomorphisme naïf d'avant la science moderne.

    Il y a une progression, un "progrès de la conscience " dans la philosophie et la science d'Occident (après Descartes), que décèle aussi Brunschvicg. Il serait impossible de revenir à l'époque d'avant la mutation moderne du 17 ème siècle, ce qui est pourtant ce que veulent faire les islamiques (et en plus ils veulent forcer les autres à le faire). La physique mathématique apparue avec Galilée, Descartes et Newton, qui est selon Brunschvicg (et selon nous) la base de toute philosophie véritable, se débarrasse des notions naïves de "forces" (vues de façon anthropomorphique comme "bénéfiques" ou "maléfiques"), rompt avec l'ancienne "métaphysique" qui n'était que le règne du discours creux et des mots sans poids, pour trouver dans la mathématique son assise réelle et sa prise sur le réel.

    C'est en ceci que les modernistes ont raison.

    Mais il y a aussi déclin, chute, dégradation, absolument indéniables, et en ceci les "antimodernistes" ont raison, il serait dérisoire de le nier en faisant l'autruche.

    La progression de la conscience, qui est essor de la Raison, se situe dans l'unification croissante des savoirs, orientée selon les étapes : cultes (religions), puis arts, puis sciences. Elle va d'une conception ontologique, selon l'Etre (Aristote) , à une conception hénologique, mettant l'accent sur l'Un (mathématisme).

    Mais la dégradation s'explique selon nous par le "mauvais destin" , mis en avant par Heidegger, de la métaphysique occidentale qui est son achèvement en imperium technique, concomitant avec l'éclatement de la philosophie en sciences particulières et séparées.

    Là où nous nous séparons radicalement de Heidegger, c'est que nous refusons de considérer ce destin comme un.... destin justement, comme inéluctable. Il doit être possible de redresser ce qui a été courbé, de réunir ce qui a été séparé, de relier ce qui a été délié, de dévoiler (aletheia) ce qui a été voilé. C'est la tâche que nous assignons à la philosophie comme mathesis universalis.

    Et si ce n'est pas possible, alors le nihilisme reconnaitra les siens....


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