• Foi ou Raison ? croyance ou connaissance ? le rationalisme de Spinoza comme source de la pensée de Brunschvicg et d'Einstein

    Les lignes suivantes sont extraites de l'excellent livre de Bernard Rousset : "La perspective finale de l'Ethique et le problème de la cohérence du spinozisme" (Vrin reprise):

     "il ne saurait être question d'attendre quoi que ce soit d'une illusion salutaire : la formule est une contradiction, puisque l'illusoire ne peut nous sauver réellement de rien, et qu'il n'a d'autre résultat que la dé"sillusion; seul le vrai est salutaire"

    (un autre a dit, plusieurs siècles avant Spinoza : "la vérité vous rendra libres")

    "Or il n'y a ni vérité assurée ni salut possible dans la simple croyance, dans la confiance de la foi : en dehors de la vérité rationnelle parfaitement comprise dans son contenu comme dans son fondement,  il n'existe que l'afirmation gratuite qui est capable de poser le faux comme le vrai, le mal comme le bien; même si elle rencontre le vrai et le bien, la croyance en tant que telle, parce qu'elle ne sait pas lucidement ce qu'elle pose ni pourquoi elle le fait, restera tojours instable et inquiète, et cela d'autant plus qu'elle admettra en son objet du mystérieux, dont elle ne sait quoi attendre"

    A n'en pas douter, il faut voir là l'origine du fanatisme religieux : il est faux que la "crainte soit le commencement de la sagesse" !

    Aussi avons nous l'obligation (nous hommes du 3 ème millénaire), si du moins nous voulons survivre, de substituer aux religions, à toutes les religions, qui sont toutes entachées de "mysterium tremendum" et de transcendance, ainsi que de reliquats de superstitions ethniques, même celles qui se prétendent "universelles", par l'unique religion de vérité, la relgio philosophica : religion en tant que lien entre tous les hommes, seul à même d'assurer et de fonder enfin l'unité du genre humain, en quoi Brunschvicg voyait le but indépassable de la poursuite de la sagesse.

    Le même Brunschvicg souligne de façon lumineuse une certaine dissymétrie dans les affaires et les conduites humaines qui explique pas mal de choses : si les principes de symétrie sont si importants en physique, les dissymétries le sont tout autant pour la compréhension du quotidien... voici ce que Brunschvicg observe : il est humain de fuir, et donc de tourner le dos, ce que l'on redoute; qui fuit tend à s'éloigner de ce qu'il fuit, et s'il s'en éloigne il est bien évident qu'il sera incapable de vérifier et de scruter vraiment l'objet de sa crainte (révérencieuse, "sacrée" ou profane). Il est donc établi que le "mystère" va de pair avec la peur. Réciproquement, l'admiration, la révérence, s'accompagne du plaisir de contempler, de chercher à connaitre....il est donc certain aussi que la "crainte révérencieuse" (c'est à dire la crainte comme commencement de la Sagesse, "reshit Hokmah" en termes bibliques) est une contradiction dans les termes.

    La connaissance, la véritable connaissance, issue de la libre recherche de la vérité et du libre exament au moyen de la Raison, impliquera toujours de scruter pateimment l'objet à connaitre en changeant de point de vue, ce qui implique sans doute les fameux principes de symétrie de la physique et aussi de la philosophie fondamentale : une symétrie consiste en une certaine invariance de l'objet contemplé selon des orientations diverses. Elle impliquera aussi , (puisque le changement provoqué et exploré du "point de vue" passe par la diversité des approches, et quelle meilleure diversité que la diversité des chercheurs ? ) l'intersubjectivité, la recherche en commun de la vérité, d'où nait le véritable amour entre les hommes, qui n'a rien à voir avec l'amour "sexuel" ou romantique (que je ne cherche pas à éliminer, mais seulement à situer dans sa véritable perspective).

    Mais continuons avec le texte de Bernard Rousset :

    "Il est aussi illégitime d'espérer le salut d'une réalité extérieure ou transcendante: en effet, loin d'être certains de la possibilité de notre salut, nous dépendrions à cet égard d'un terme dont le décret nous échapperait; qui plus est, l'objet de notre aspiration risquerait de ne pas répondre exactement et pleinement au désir de notre nature, en sorte que sa possession serait encore l'expérience d'un manque; enfin, il ne nous serait donné que sur le mode de l'attente et de l'absence; par rapport à lui, notre vie resterait nécessairement malheureuse"

    Or l'objet de la quête philosophique doit nous procurer une joie continue et souveraine : science comme philosophie est incompatible avec la crainte, le tremblement ou le malheur de la conscience ...

    "il est en outre indispensable que nous ne placions pas en l'absolu tout ce qui satisfait les caprices et les passions qui nous déchirent, et que nous ne retrouvions pas en Dieu tout ce qui nous gêne en l'homme : l'anthropocentrisme et l'anthropomorphisme sont apparemment des solutions faciles au problème du salut, trop faciles même dans la mesure où l'on se donne ce qu'on cherche; mais en réalité, outre la fausseté de ces fictions, l'homme reste alors prisonnier, ou se rend encore plus prionnier de ce dont il prétend vouloir se libérer, le décret arbitraire et le sentiment subjectif portés à l'infini....

    seule la vérité objective de l'immanence se possédant elle même en toute certitude rend le salut possible"

    Les religions anthropomorphiques que sont les religions abrahamiques sont ici jugées : un "Dieu" dont le décret arbitraire déciderait de qui est "sauvé" (agréé) et qui est rejeté, un tel Dieu ne saurait satisfaire l'exigence de la Raison et de l'autonomie. A contrario, le spinozisme apparait ici dans sa splendeur de rationalisme absolu, bien différent du rationalisme cartésien laissant place au mystère en ce qu'il établit l'infini comme hors de la portée de la compréhension humaine rationnelle (en son essence toutefois, car l'existence de Dieu est établie de manière rigoureusement intelligible par les fameuses "preuves").

    Spinoza est le véritable inspirateur de Brunschvicg comme d'Einstein, bien plus que Descartes ; mais l'on doit tout de même admettre que sans Descartes, pas de Spinoza, et donc pas d'Einstein. Telle est la longue chaine de la Raison....

    à noter d'ailleurs que Thibault Damour, dans son livre formidable "Si Einstein m'était conté" , évoque le caractère admirable, dans sa simplicité même, du premier article fondateur d'Einstein en 1905, celui issu de l'illumination de Mai 1905 et qui fondera la relativité restreinte. On trouvera cet article (en allemand) avec les trois autres de l'annus mirabilis 1905 (où sont en germe la physique quantique comme la relativité ou le mouvement brownien) à cette adresse :

     

    Voici ce que dit Thibault Damour :

    "ce court article d'Einstein est l'un des plus importants articles scientifiques du 20 ème siècle. C'est aussi l'un des plus beaux; il a une perfection axiomatique digne des traités de géométrie euclidienne qu'Einstein enfant avait tellement appréciés. Sa logique se déploie sans efforts apparents, comme certaines des plus belles pages de musique de Mozart"

    Il aurait pu aussi citer Spinoza, et le mot "euclidien" doit nous alerter dans cette citation de Damour : on sait que la forme axiomatique de l'Ethique est tout entière euclidienne. On sait aussi que les grands philosophes classiques évoqués ici avec admiration (Descartes, Spinoza, Leibniz, Kant) sont dépendants de la forme "classique" de la science (mathématico-physique), celle qui existait justement avant la révolution du vingtième siècle marqué par la relativité et la physique quantique, révolution dont nous ne sommes pas encore au bout, comme en témoigne le livre de Smolin "Rien ne va plus en physique" lui aussi analysé ici.

    En physique, cette forme "classique" de la pensée scientifique trouve son achèvement dans la physique newtonienne puis dans la beauté formelle et la rigueur conceptuelle de la mécanique lagrangienne et hamiltonienne. Elle est venue remplacer la physique d'Aristote, à partir du 17 ème siècle et des travaux de Galilée.

    En mathématiques, logique et philosophie, elle est celle de l'axiomatique euclidienne, dont Spinoza s'inspire pour donner un cadre à son Ethique. Là ce sera l'apparition des géométries non euclidiennes au 19 ème siècle qui donnera le signal du renouveau, puis leur utilisation par Einstein au 20 ème siècle dans la relativité générale.

    Voici d'ailleurs l'hommage qu'Einstein rend à Newton, dans un passage écrit à la fin de sa vie ("Eléments d'autobiographie") :

    "Newton, pardonne moi; même pour un homme doué de ton incomparable puissance de réflexion et de création, il n'y avait à ton époque qu'une seule voie possible : tu l'as trouvée"

    Il n'y avait qu'une voie possible parce que les géométries non euclidiennes n'étaient pas encore inventées, et parce que l'humanité du temps de Newton avait encore un pied dans le Moyen Age et son système du Monde envisagé à travers les sphères planétaires concentriques, mues par des Intelligences célestes. système si rassurant pour l'âme .... la postulation par Newton d'un temps et d'un espace "absolus et mathématiques" (formalisés dans les "Principia mathematica") donnaient à la nouvelle physique des instruments théoriques d'une puissance encore inégalée, à même de faire franchir à l'intelligence le "cap", et de l'affranchir du cadre aristotélicien et scolastique.

    Or si l'on prend maintenant au sérieux la thèse (qui sous-tend toutes les recherches menées ici) selon laquelle la philosophie a pour "condition" la science, c'est à dire a besoin de la science piour se développer en se différentiant d'elle tout en l'assumant, alors la philosophie qui prendra la suite de la philosophie classique n'est pas encore née !

    Bien entendu certains diront qu'elle existe, et que c'est celle de Badiou, qui s'établit sur les découvertes cantoriennes et sur celles de Grothendieck et Lawvere dans la théorie des topoi. Mais nous ne saurions accepter cette affirmation, car Badiou fait largement l'impasse sur la physique : il n'a rien à dire sur la relativité, pas plus que sur la physique quantique.

    Et comment le pourrait il d'ailleurs, puisque selon le mot de Feynman : "si vous avez compris quelque chose à la physique quantique, c'est que vous n'avez rien compris à la physique quantique ! "Mort de rire

    Smolin assigne comme tâche à la physique du 21 ème siècle l'un des cinq grands problèmes qu'il énonce, le plus important sans doute, et qu'il appelle celui des fondements de la physique quantique.

    Il s'agit en fait de parvenir à une compréhension philosophique,  parfaitement rationnelle, de ce qui de nos jours reste obscur et imparfaitement intelligible (si maniable parfaitement et vérifiable par des calculs) . Et ce problème va de pair avec celui d'un assomption sous une théorie unifiée de la relativité et de la gravitation avec le quantique et les trois autres interactions.

    Brunschvicg ne pensait pas autre chose quand en 1941-44 il étudiait avec admiration les travaux de ses élèves (comme Lautman) en relation avec la physique quantique encore dans les limbes (philosophiquement en tout cas), qu'il admettait ne pas comprendre totalement. Mais hélas l'armée hitlérienne nous a ravis Lautman comme Cavaillès, ces deux penseurs exceptionnels issus de l'enseignement de Brunschvicg.

     

     

     


  • Commentaires

    1
    Geslot
    Vendredi 30 Juillet 2010 à 14:42
    réaction
    Bonjour, je vous écris juste pour vous dire que ce que vous dites est intéressant: Qu'Einstein soit le Spinoza du XX siècle, cela est pour moi une vérité évidente. Mais pouvez vraiment défendre l'idée qu'il est possible d'être un rationaliste absolu en fondant philosophiquement la mécanique quantique? Ne pensez vous pas qu'il serait pertinent de distinguer l'effort d'être un rationaliste intégral du rationalisme qui s'il était vraiment "absolu" ne serait peut-être qu'une forme très particulière de "superstition".
    2
    Vendredi 6 Août 2010 à 17:58
    vous avez raison
    je vous rejoins tout à fait pour dire que le rationalisme doit rester un effort , et ne doit jamais se relâcher (sinon c'est le fanatisme, le dogmatisme, ce que vous appelez la "superstition", en tout cas ce n'est pas une situation enviable) cet article a été écrit en 2008, j'ai évolué sur le sujet, et je ne suis qu'un amateur, ma façon d'exposer mes pensées est loin d'être parfaite ! néanmoins, dans cet article, l'expression "fondement de la physique quantique" n'est pas de moi, elle est de Lee Smolin, et elle ne veut pas forcément dire "fonder philosophiquement la physique quantique" : c'est l'un des cinq grands problèmes que Smolin fixe à l'humanité actuelle et future Bien à vous
    3
    mohammed
    Samedi 16 Octobre 2010 à 16:22
    coran ,?
    salam en un mot vous osez dire ce que vous ne comprenez vraiment pas .vous expliquez le coran en etant conduit par la rage de faire mal aux musulmans et point par la rigueur de qeulqu'un qui cherche vraiment à comprendre ....Faites le meme effort pour comprendre le coran mais débarassez vous de votre haine ou du mepris pour l'arabe analphabet..(.preuve que le coran provient de DIEU ).soyez sincère avec vous meme si vous voulez accédez à la lumière divine du Coran.votre explication ;en plus de la haine qu'elle met en exergue ;montre l'enorme voile qui t'empeche de bien voir.Tu ne feras le salut de personne Fais le salut de propre personne !tu me fais vraiment pitié"
    4
    Vendredi 29 Octobre 2010 à 09:47
    coran !
    je ne cherche à faire le salut de personne ! désolé, mais mes recherches scientifiques menées sur mon nouveau blog m'ont permis de démontrer que le Coran véritable est juif, et n' a rien à voir avec la secte musulmane ; il se réduit aux 78 lettres-Nombres des codes en tête de 29 sourates et aux 19 lettres-Nombres du premier verset , voir : http://recherchedelaverite.wordpress.com/2010/10/26/le-coran-veritable-juif-et-non-pas-musulman-reduit-aux-97-lettres-de-la-basmalah-et-des-codes-en-tete-de-29-sourates/
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