• Le problème de l'athéisme

    Ceux qui cobnfondent philosophie et sociologie , réflexion et conversation de salon, s'extasient devant la découverte d'une nouvelle lettre d'Einstein, adressée en 1954 au philosophe Eric Gutkind,  qui assimile la croyance en Dieu à une superstition enfantine ("infantile" serait mieux choisi, mais passons):

    http://www.cyberpresse.ca/article/20080513/CPSCIENCES/80513113/-1/CPSCIENCES

    Mais peut on dire que le physicien-philosophe Einstein (car il était les deux, et c'est sans doute l'un des derniers savants-philosophes, ce qui explique d'ailleurs l'impasse actuelle de la physique théorique et donc de la science, comme le reconnait Lee Smolin) était "athée" ? lui dont les aphorismes comme "je ne peux croire que Dieu joue aux dés", sont devenus célèbres ?

    Il est d'ailleurs difficile de donner un sens précis au mot "athéisme", pour les mêmes raisons qu'il est difficile d'en donner un au mot "Dieu" ! je rappelle que c'est ici mon but ultime, défricher le terrain "intellectuel" pour une compréhension de ce que peut être le "Dieu des philosophes", mais il y a loin de la coupe aux lèvres !

    Le problème est posé par Jules Lagneau :

    "Affirmer que dieu n'existe pas est le propre d'un esprit qui identifie l'idée de Dieu avec les idées qu'on s'en fait généralement, et qui lui paraissent  contraires aux exigences soit de la science soit de la conscience".

    Ce qui motive les remarques suivantes de Brunschvicg (qui a réservé au mot "Dieu" un chapitre de son dernier livre "Héritages de mots, héritages d'idées", c'est sans doute pourquoi il n'a pas jugé utile d'en réserver un au mot "athéisme", ce que je juge parfois regrettable):

    «La confusion des vocabulaires risque de lier à un même sort , d'entraîner dans une chute commune, la religion conçue comme fonction suprême de la vie spirituelle et les religions données dans l'histoire en tant qu'institutions sociales. Celles ci comportent un Dieu particulier qu'on désignera par un "nom propre";son culte et ses attributs sont définis dans des formules de symboles qui sont naturellement conditionnées par le degré où la civilisation était parvenue à l'époque de leur énoncé»

    (ajout de ma part ici : il faudrait aussi examiner l'endroit où ce Dieu particulier est né, car "la civilisation" n'est homogène ni selon les époques ni selon les lieux...et il me semble que le problème de la validité de l'Islam reçoit alors une solution définitive, qui risque de n'être pas du goût de nos amis Malek Chebel ou Abdelwahab MeddebMort de rire)... mais laissons ces perfidies islamophobes, dont je m'excuse par avance, et reprenons les propos de Brunschvicg:

    «le progrès du savoir scientifique et le raffinement de la conscience morale se tournent alors en des menaces contre la tradition des dogmes qui tenteront d'y échapper par le saut brusque dans le mystère de la transcendance. Pourtant, si la science porte avec elle la norme du vrai comme la conscience morale la norme du bien, le devoir de la pensée religieuse est d'en chercher l'appui bien plutôt que d'en fuir le contrôle.

    Reconnaissons donc qu'il y a dans l'effort intellectuel du savant, dans la réflexion critique du philosophe, une vertu de désintéressement et de rigueur avec laquelle il est interdit de transiger»

    Ces lignes nous mettent d'emblée "sur la bonne route" pour la compréhension de ce qu'il faut faire et penser, comme c'est presque toujours le cas avec Brunschvicg... le "Dieu des philosophes et das savant", dont j'ai parlé ici quelquefois, n'y est pas nommé ni conceptualisé, mais  il apparait en filigrane dans la tâche à accomplir, tâche d'humilité et de fidélité...et je suis désolé de dire que les "religions traditionnelles sont ici jugées".... notre époque aussi, puisque l'on sait que le mot "rigueur" nous donne des boutons et met Messieurs Fillon et Sarkozy dans des transes indescriptibles !Mort de rire

    mais on aurait pu attendre des "autorités morales religieuses" un peu plus de vertu ! or leur attitude devant la science , depuis que celle ci est née il y a 4 siècles, a été d'abord de haine et de tentative de destruction et de meurtre, puis de silence et de fuite dans la transcendance ("chacun chez soi" : à nous le monde intelllgibile, à la science le monde opératif de la technique), ou bien d'accomodement, sinon raisonnable, du moins intéressé : on cherche et on prend dans la science ce qui nous semble confirmer les dogmes, on laisse le reste... mais il arrive qu'on se trompe tellement la science est devenue complexe techniquement parlant ! et les conséquences en sont déplorables...

    Je citerai aussi Lachelier, autre grand maitre en (véritable) spiritualité et en philosophie, ce qui est tout un :

    «par religion je n'entends pas les pratiques religieuses ou les croyances particulières qui trop évidemment varient d'un état social à un autre. Mais la vraie religion est bien incapable de naître d'aucun rapprochement social; car il y a en elle une négation fondamentale de tout donné extérieur et par là un arrachement au groupe, autant qu'à la nature»

    là encore les religions positives, celles de dieux à noms propres, sont jugées, en particulier celles qui n'ont à la bouche que le mot "oumma" (=communauté) et la fidélité à de prétendus commandements divins qui sont en fait inventés par des hommes trop humains ( qui a pu avoir l'idée de forcer les femmes à se voiler "au nom de dieu", sinon des hommes lascifs, faibles devant la chair et donc frustrés et jaloux ?)

    mais le problème, ou plutôt l'aporie de l'athéisme, est aussi posé : car s'il consiste à affirmer et démontrer que "Dieu n'existe pas", je ne vois que deux manières de le faire :

    - soit Dieu est une entité physique, "existant" dans l'extériorité spatio-temporelle, et alors la "démonstration" cherchée est redevable à la physique

    - soit c'est un "être de raison", et alors son existence, ou inexistence, est du domaine de la mathématique, si du moins elle doit être prouvée rigoureusement ....

    dans les deux cas je demande : mais quelle sorte de Dieu est ce là ?

    On se gardera donc d'orienter la compréhension des grands philosophes vers un athéisme conçu comme un "mol oreiller pour nous autres modernes"; avec Descartes c'est facile, il se revendique chrétien; avec Spinoza et son disciple Einstein c'est un peu plus obscur...

    j'ai trouvé ce matin ces quelques lignes de Jean-Marie Vaysse, elles sont extraites du début de "Totalité et finitude; Spinoza et Heidegger" et font bien le point sur notre problème:

    «l'entreprise spinoziste consiste à détruire la métaphysique en sa figure onto-théologique et à élaborer une ontologie fondamentale, en montrant comment tous les discours sur l'être qui ont été tenus jusque là finissent toujours par en faire un étant subsistant et transcendant... on finit ainsi toujours par le concevoir comme un individu créateur, la philosophie rejoignant alors la superstition du vulgaire et le Dieu des philosophes n'étant jamais qu'une sublimation théorétique du dieu des religions révélées.

    L'athéisme ne change rien au problème car il n'est que l'envers du théisme rationnel. Le simple rejet de la théologie rationnelle ne permet pas d'en exhiber le mécanisme et le rejet de la religion ne permet pas non plus d'en saisir la genèse.

    le problème de l'athéisme, s'il est encore permis de faire usage de ce terme, est en fait d'ordre topologique. Il ne sert à rien de proclamer que dieu n'existe pas, si l'on substitue une transcendance à une autre, le sujet ou l'absolu à dieu , et si l'on ne pense pas la question de la localisation de la transcendance, qui fait qu'elle occupe une position d'éminence...

    Deus sive natura : Dieu est partout et donc nulle part, il ne se situe en aucun lieu privilégié, "l'athéisme" ne consistant point en une négation de l'existence de Dieu, mais en son affirmation généralisée comme totalité infinie»

    ces lignes (et ce livre tout entier) sont à méditer, rien que par le fait qu'elles nous adressent un avertissement, à nous qui voulons "garder" le "Dieu des philosophes et des savants" , touchant à la tentation d'en faire une sublimation théorétique du Dieu des religions....

    mais Einstein, Brunschvicg et la physique ultérieure sont là pour nous garder de cette ornière...Mort de rire

     

     

     

     


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