• Mohamed SIFAOUI , FITNA et l'Islam

    La position du journaliste-essayiste Mohamed Sifaoui à propos du film de Geert Wilders apparait sensée et mesurée :

    http://www.mohamed-sifaoui.com/article-18190326.html

    C'est un des rares analystes (et de plus un analyste musulman, comme il le dit de lui même) qui "remet les choses à l'endroit" dans l'espèce d'hopital psychiatrique qu'est devenue la planète médiatique en ce qui concerne l'affaire Fitna : ce qui est choquant ce n'est pas le film de Wilders, ce sont les réactions de haine et d'appels au meurtre qu'il a déclenchées. Cela va sans dire bien sûr....mais il est quand même bon que cela soit dit, ici ou là.

    Mais là où l'article de Sifaoui devient le plus intéressant, c'est lorsqu'il aborde, à travers une critique des thèses de wilders, le thème du "choc des civilisations" . D'après lui Wilders a tort, d'une part de mettre dans le même panier tous les musulmans d'europe, mais aussi lorsqu'il reprend et exacerbe le "choc des civilisations" : "nous ne sommes pas dans une guerre de civilisations mais dans une guerre qui oppose LA civilisation , qui contient tous ceux qui se reconnaissent dans les valeurs universelles et les idées humanistes, à la barbarie...des islamistes".

    Je peux tout à fait rejoindre cette position sur certains points. D'abord il est certain que le film de Wilders est très criticable, et si je ne le critique pas, c'est parce que ce n'est pas la tâche la plus urgente aujourd'hui. L'urgence c'est d'abord de soutenir de manière inconditionnelle sa liberté d'' expression contre tous ceux qui veulent le faire taire, y compris en appelant à le tuer.

    Quant au "choc des civilisations", il y a plusieurs manières de le "refuser" ou de le récuser : la manière des lâches, d'abord, qui est celle de l'immense majorité des journalistes, politiques qui se gargarisent des grands mots de "paix", "tolérance universelle" etc... en réalité ils ne refusent ce "choc des civilisations", qui quoiqu'on en dise fait rage, que parce qu'ils craignent une guerre civile planétaire et qu'ils veulent garder leurs "acquis" et leur confort douillet de privilégiés occidentaux mollassons. A ceux là, à ces éternels "munichois" il faut redire ce que disait Brice Lalonde il y a quelques années, reprenant lui même les mots de Churchill

    "vous qui préférez le déshonneur à la guerre, vous aurez à la fois la guerre et le déshonneur"

    Mais on peut aussi, comme je l'ai fait ici même , constater que les "civilisations" qui s'entrechoquent n'en sont pas vraiment, ou du moins ne sont pas LA civilisation qui doit réaliser l'unité du genre humain c'est à dire la véritable mondialisation, ou création d'un monde véritable.

    Là ou je m'opposerais à Sifaoui, c'est sur la manière de définir cette "civilisation" : lui la considère , de manière "ensembliste", comme déjà ébauchée dans un groupe humain, défini non certes par des considérations d'etnie, de langue ou de religion, mais comme "l'ensemble de ceux qui se reconnaissent dans des valeurs universelles et des idées humanistes".

    Or le danger dans cette manière de procéder, c'est soit de n'être pas assez discriminant, c'est à dire de laisser entrer le loup dans la bergerie (les islamistes clameront qu'ils partagent des valeurs universelles, celles du Coran), soit de l'être trop. Comme il est devenu commun de le rappeler, la notion d'humanisme peut conduire aux pires aberrations ("le nazisme est un humanisme") s'il amène à définir une notion d'humain qui établit une discrimination tranchée ("ensembliste dure", "crisp set-theoretic") entre le groupe des "humains" et celui de ceux qui sont en dehors : les "non humains".

    Nous définissons donc ici LA civilisation (toujours à réaliser) non pas de manière ensembliste, mais de manière "catégorique", à la façon d'un objet universel dans une catégorie, comme dans les articles précédents sur le rôle de l'homme occidental par exemple. Il s'agit d'envelopper l'idée d'humanité, ou de civilisation, dans un idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale, ou dans l'idée régulatrice de LA religion (philosophique) consistant dans l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour. 

    Laissons encore une fois la parole à Brunschvicg, par ces quelques citations extraites de la conclusion du livre "Raison et religion" :

    "Si les religions sont nées de l'homme, c'est à chaque instant qu'il lui faut échanger le Dieu de l'homo faber, le Dieu forgé par l'intelligence utilitaire, instrument vital, mensonge vital, tout au moins illusion systématique, pour le Dieu de l'homo sapiens, aperçu par la raison désintéressée, et dont aucune ombre ne peut venir qui se projette sur la joie de comprendre et d'aimer....aller jusqu'au bout dans la voie du sacrifice et de l'abnégation, sans chercher de compromis entre les deux mouvements inverses et inconciliables de marche en avant et de retour en arrière, nous avons à coeur de dire que ce n'est nullement rompre l'élan imprimé à la vie religieuse par les confessions qui ont nourri la pensée d'Occident.

    Nous avons appris de Pascal que la lutte n'est pas entre Ancien et Nouveau testament, mais dans l'ancien même entre "juifs charnels" et "juifs spirituels", comme dans le nouveau entre "chrétiens spirituels" et "chrétiens charnels". Et la parole demeure, qui passe outre à la séduction pieuse de l'éclectisme: "On ne sert pas deux maitres à la fois", seraient ce (oserons nous conclure) la puissance du Père et le sagesse du Fils"

    Cette réflexion est plus subtile qu'il n'y parait : la dernière phrase est un véritable petit bijou, une mécanique de précision qui sans avoir l'air d'y toucher dit quand même ce qu'il y a de fondamental dans la pensée religieuse de Brunschvicg, et introduit une "fissure" (une FITNA, en somme, déjà en 1939 Mort de rire) dans la Trinité. La religion philosophique, celle du Dieu des philosophes, du Dieu qui est seulement Esprit et Vérité, ne retient de la religion ancienne et charnelle que l'aspect du Fils (ou de l'Esprit), l'aspect proprement spirituel de Sagesse, et non pas l'aspect du Père, ou l'aspect Puissance.

    Que tirer de cette réflexion de Brunshcvicg pour le sujet qui nous occupe ?

    ici je dirai d'emblée ce qui j'ai déjà dit, à savoir que je n'ai pas la sublime générosité de Brunschvicg, et prendrai donc mes gros sabots Mort de rire !

    que serait, en somme, un véritable "chrétien spirituel" ou "musulman spirituel" ou "juif spirituel" ? en poussant les choses à la limite, ce serait un adepte du Dieu des philosophes, dont c'est un axiome central de ce blog qu'il n'a plus rien à voir avec le Dieu d'Abraham-Ibrahim. Il ne serait donc plus musulman, ni juif, ni chrétien !

     il semble donc qu'il y ait ici un fossé infranchissable du point de vue des forces mêmes de l'esprit, ou tout au moins franchissable seulement par une rupture complète avec les "anciennes religions".

    Brunschvicg semble confirmer ceci lorsque, se situant par rapport à Pascal (qui a thématisé de la manière la plus tranchée la polémique entre Dieu des philosophes et Dieu d'abraham) il nie le "troisième ordre", l'ordre de la charité ou de la grâce, que Pascal situe au dessus de l'ordre de l'esprit, pour ne retenir dans sa vocation religieuse que l'ordre de l'esprit (le deuxième ordre de Pascal).

    Cependant je m'en voudrais de conclure de manière trop négative : si LA civilisation et LA religion (du Dieu des philosophes) passe pour nous par une rupture complète avec l'Idole abrahamique (un redoublement du geste d'Abraham, mais contre lui même cette fois ! Mort de rire), il reste que musulmans , chrétiens, et juifs "de bonne volonté" (sinon "spirituels" à proprement parler) peuvent représenter non plus des adversaires, mais des partenaires pour un dialogue en Vérité (sans concessions donc mais dans le respect mutuel). C'est du moins une possibilité qui ne doit pas être exclue à priori.

     


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