• No country for old men (Joel et Ethan Coen )

    Le cinéma est mineur parmi les arts, et les arts sont mineurs par rapport à la science, tout au moins en ce qui concerne la pensée, en ne retenant donc de ce que les contemporains appellent "science" que les théories de pensée pure (dont l'archétype est la théorie de la relativité générale).

    Mais certains films ont cet intérêt qu'ils "cristallisent" en quelque sorte ce qu 'on doit retenir d'une époque, et "No country for old men" est de ceux là : la critique a pour une fois raison, il s'agit du meilleur film "noir" des frères Coen, parce qu'on n'y trouve plus ces fioritures agaçantes qui abondaient dans les précédents.

    Mais là où les critiques (en tout cas ceux que j'ai lus sur le web, et je suis loin d'avoir tout lu) font fausse route c'est quand ils restreignent la portée du cinéma des Coen à la "dénonciation" d'une certaine Amérique : leurs films se passent aux USA parce que c'est le pays qu'ils connaissent le mieux, forcément, mais on ne peut leur nier une portée universelle.

    "No country for old men" se passe au Texas au début des années 80, tout comme "Blood simple" dont c'est une sorte de "remake", mais avec une histoire toute différente, et un art bien plus consommé. Or si l'on veut bien se rappeler le début de "Blood simple" (le monologue du détective privé criminel), il y est fait allusion au Texas en relation avec le communisme et l'URSS, la guerre ffrodie faisait encore rage à l'époque, politiquement, militairement mais aussi culturellement.

    Pourquoi les années 80 ? pour la raison qui vient d'être dite (une portée universelle, touchant à l'affrontement communisme-capitalisme du point de vue du destin de l'humain), mais aussi parce que c'était l'époque de la série "Dallas" (ou l'époque immédiatement ultérieure), cette fameuse série qui est pastichée sur le mode de la dérision dans "Blood simple" , et qui par paraboles interposées est l'un des facteurs (modeste ? important? qui le dira ?) de la " victoire" planétaire apparente du "modèle capitaliste américain".

    Et puis, last but not least, il faut absolument que l'intrigue de "No country for old men" ait lieu dans un passé à la fois immédiat et complètelment révolu, exactement comme celle de la "Montagne magique" de Thomas Mann à l'époque d'après guerre où il l'écrivait. Et pour les mêmes raisons...

    car de même que ""La montagne magique" est un livre sur le Temps envisagé dans sa nature hermétique, "No country for old men" est un film sur la "transmission" des "valeurs", c'est à dire sur l'arrêt brutal de toute transmission... un film sur le nihilisme contemporain donc. encore un dira t'on... eh oui ! le cinéma ne sait plus et ne peut plus faire que ça...c'est cela son caractère "mineur"... bien entendu je ne parle pas ici d'Astérix aux jeux olympiques, mais du "grand cinéma", et celui des frères Coen en fait partie...

    Les personnages font honneur à leurs prédecesseurs de la série "Dallas" : une brochette d'imbéciles sans aucun intérêt propre (mis à part le shérif fatigué, joué par l'excellent Tommy Lee Jones). Le "cow boy" joué par Josh Brolin, qui tombe par hasard sur le lieu d'un massacre en plein désert entre trafiquants de drogue et sur un magot de 2 millions de dollars qu'il pense pouvoir voler sans léser personne représente le "sommet" de cette galerie : c'est un soudeur qui n'est même pas incompétent professionnellement ("donnez moi quelque chose à souder, je le soude") , ancien du Vietnam, ignoble personnage qui interrompt sa femme par ces paroles : "si tu ne te tais pas, je t'emmène dans la chambre et je te baise ("I screw you") "... eh oui ! il faut le faire !).

    il partage avec quelques autres le ridicule de croire pouvoir "régler ses problèmes tout seul et affronter l'adversité sans peur" ; il passe ainsi tout le film à montrer ses biceps, et à rencontrer des gens qui le préviennent que tout ceci va mal se terminer pour lui, ce dont le spectateur est intimement convaincu. Et effectivement cela se termine mal pour lui.

    Que dire du "tueur psychopathe" ? c'est un invariant chez les Coen que d'incarner le "Golem" dans un des personnages, et c'est lui qui joue ce rôle...mais ici il possède une signification propre. Lui aussi passe son temps (il le remarque d'ailleurs explicitement) à rencontrer des personnages qui lui disent : "vous n'êtes pas obligé de faire ça", et ils lui disent généralement ça avec de la terreur dans les yeux, car il braque alors son fusil sur eux et est sur le point de les tuer. Et sa réponse est invariable : tirer une pièce de monnaie de sa poche et jouer leur vie à pile ou face... on l'aura compris : il symbolise l'impossibilité d'accéder à la liberté, de par son refus de prendre une décision libre de laisser l'autre en vie.

    Et d'ailleurs rien ne semble  pouvoir l'arrêter, et surtout pas le "cowboy soudeur" qui certes le blesse, mais se fera tuer quand même... seul à la fin le "hasard" (qui comme on le sait depuis Cournot est la "rencontre de deux séries causales indépendantes") sous la forme d'un accident de voiture, mais là encore il en réchappe...

    Ce sont évidemment les "rêves" racontés par le shériff lors de la dernière scène qui livrent la signification et l'intention profonde des Coen , une intention évidemment très pessimiste : il "rêve" la transmission des valeurs par son père, sous la forme d'argent ou de "feu" qui a la semblance de la lune, manière poétique d'évoquer le judaïsme, mais justement ce n'est qu'un rêve, et il s'éveille pour se retrouver en notre monde plongé dans le noir et le froid . Un monde où le christianisme (de la liberté et de l'amour "universels" ) est définitivement impossible, et c'est bien là la seule "victoire" que pouvait enregistrer l'Ancien testament sur le nouveau, mais celle ci est pleine et entière.

    Un monde donc où aucune vérité "messianique" ne viendra se "réaliser" en une épiphanie universelle, un monde définitivement désacralisé, où plus aucune "valeur" ne peut être un refuge contre la violence et la folie qui se donnent libre cours. Un monde qui n'en est pas un, le monde de la "globalisation" et de la "victoire" du modèle capitaliste occidentale, justement au début de l'ère Reagan qui est cette époque où se passe le film... un monde qui a pu être caractérisé comme celui de la "surexposition" de tous aux yeux et aux atteintes de tous. Un monde cahotique d'avant la véritable "création" du monde.

    Ce que le cinéma des frères Coen suggère aussi, s'il ne le dit pas explicitement (mais est possible de "dire explicitement" dans un film) c'est que si cette transmission s'est arrêtée, c'est peut être qu'il n'y avait rien à transmettre vraiment ? car le temps où il y avait encore des "valeurs", cela nous fait remonter assez loin en arrière, quelques siècles tout au moins, et donc en dehors du cadre purement américain, s'il en fallait encore une confirmation. C'était le temps où le monde n'était pas encore "désenchanté", où la religion et la communauté voulaient encore dire quelque chose, où la Terre qui est notre planète et son système solaire n'étaient pas perdus au milieu d'un océan immense de galaxies, mais étaient au "centre du monde" créé par Dieu pour l'homme, au milieu des septs sphères planétaires mûes par les Intelligences célestes.

    Et nous atteignons ici aussi la limite de ce que l'art mineur "cinéma" peur nous apporter : il ne peut plus que tourner à vide tel un disque rayé, sur la dernière chanson enregistrée qui a pour nom "nihilisme", et qui ne sera suivie par aucune autre...

    ce qui vient après,  les tâches futures, celles qui doivent assurer la substitution d'un nouveau testament à l'ancien (et là on comprendra que je parle dans un tout autre registre que celui du religieux, où justement le "nouveau" est incapable de remplacer l'ancien) , ce n'est plus du ressort du cinéma en particulier ou de l'art en général....


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  • Commentaires

    1
    vero
    Jeudi 15 Mai 2008 à 00:44
    un film!!!
    j'aime bien l'interpretation et ce qui c'est dit sur le film cependant je pense qu'il y a un certain nombre de sujet non traité mais en mm tps c'est un super film qui en fait passer des messages. je pense aussi que ce film joue aussi bcp sur le hazard et donc d'une certaine manière démontre que nous controlons finalment rien que c'est l'azard qui fait tout d'ailleur anton (le psychopate) le dit bien a la fin lorsqu'il se retrouve avec carla jean que c'est le hazard qui la ammené jusqu'à quoi que je suis daccord et nan mais enfait pour te dire tout j'aurais pas assez de place et mon commentaire commence déjà a prendre bcp de place
    2
    quantal Profil de quantal
    Jeudi 15 Mai 2008 à 11:42
    réponse à vero
    tout à fait, c'est un film extrêmement important et profond, je ne l'ai vu que deux fois,mais j'attends impatiemment la vente en DVD pour le visionner à loisir... sur le hasard, je dirais qu'effectivement c'est un film "spinoziste" mais sans la partie finale de l'Ethique, celle de la "libération" : les personnages y sont donc montrés dans le monde de la contingence qui est en même temps celui de la nécessité et du déterminisme absolu, et aussi celui de la Loi et de son insuffisance...un monde profondément perverti où chacun se "fait" sa propre loi...d'ailleurs il y a un passage révélateur, celui où le tueur psychopathe, anton, discute avec l'homme de main texan qui était à sa poursuite et qu'il va tuer, il lui dit : "regarde où tes principes t'ont mené : il doit y avoir quelque chose de complètement pourri dans ces principes que tu as suivis jusqu'ici" en fait anton n'est rien moins qu'un tueur ordinaire, il s'est fabriqué ses "principes" et entend les suivre envers et contre tout...en somme, il entend se créer lui même à l'image de son "Dieu" imaginaire, son "Dieu" de pacotilles
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