• The MORTAL STORM : face à la Terreur qui vient....

    Il arrive que les petites salles indépendantes du Quartier Latin repassent de temps en temps de véritables petits bijous cinématographiques des années 40 ou 50, totalement oubliés ou méconnus, du temps où le cinéma américain avait encore une âme (qui lui était d'ailleurs largement insufflée par des réalisateurs d'origine européenne, ayant fui le nazisme, comme Fritz Lang ou Otto Preminger). Cela arrive en ce moment à l'Action Christine, (4 rue Christine Paris 75006) avec le festival "Hommage à James Stewart" qui dure jusqu'à la fin d'Avril..  et "Mortal storm" repassera les 19 et 27 Avril.

    "The mortal storm" (1940), de Frank Borzage, avec James Stewart (ainsi que Robert Stack, alias "Eliott Ness" des Incorruptibles, qui avait alors autour de 20 ans!) est au rang de ces films proprement admirables, en particulier en ce qu'il témoigne que le monde "libre" avait alors été prévenu, bien avant l'entrée en guerre des USA,  de ce qui se tramait en Allemagne : le film raconte l'histoire d'une famille allemande dans une petite ville universitaire située dans un magnifique paysage de montagnes, une famille très unie dont le père (qui ressemble trait pour trait à Husserl) est un vénérable (et vénéré) professeur d'origine juive qui a épousé une allemande "aryenne" (comme on disait en ce temps là) dont il a eu un fils et une fille, auxquels s'ajoute deux autres fils qu'elle avait eu d'un précédent mariage. Le film débute le 30 janvier 1933, qui s'avère être aussi le soixantième anniversaire du professeur Victor Roth... peu à peu on assiste à la désunion de la famille, les deux fils "du précédent mariage" choisissant de s'enrôler dans le parti nazi, à la montée de la violence et de la terreur, dans une atmosphère oppressante qui prend peu à peu le spectateur à la gorge... jusqu'à ce que le professeur Roth soit arrêté en raison de ses origines, et aussi du fait qu'il refuse de plier les connaissances scientifiques devant le pseudo "idéal" des nazis, selon lequel il est impossible que le sang "juif" et le sang "aryen" puisse être composé des mêmes entités physico-chimiques. Il mourra dans le camp de concentration où il est enfermé pour être "rééduqué", ou plutot éliminé. Ainsi dès 1940, et sans doute bien avant,  l'Amérique savait tout...

    http://catchingtheclassics.blogspot.com/2007/05/mortal-storm-1940_22.html

    Dans son préambule aussi bien que dans les dernières phrases, le scénario du film se réfère explicitement au danger mortel qui menace notre civilisation, ainsi d'ailleurs que toutes les civilisations et surtout LA civilisation qui est encore à réaliser (d'après moi seulement, car selon la vulgate "occidentale nord-américaine façon Hollywood ou Fukuyama, LA civilisation est déjà réalisée, c'est l'économie libérale moderne mâtinée par les droits "formels" de l'homme) : celui de la tempête mortelle des "émotions et de la psyché collective" non maitrisée par la raison, reliée à la science "objective" de la nature qui n'est pas (ou pas seulement ni principalement) outil de "domination technique de la Nature", mais surtout marque de la supériorité de l'esprit et de l'intellect sur celle ci .

    Bien sûr nous restons dans un film américain, et la croyance en Dieu (le Dieu de la Bible) et la prière sont considérées comme remparts contre la barbarie nazie (païenne) et ce avant la science. Mais la prière qui clôt le film (de protéger l'homme contre la terreur de l'inconnu) dit tout autre chose, puisqu'elle est une prière au Dieu-Raison : car qui dissipe les terreurs de l'inconnu, sinon la Raison et la réflexion ?

    En tout cas, si l'on admet les "axiomes" qui fondent ce blog , on sait que la Terreur nazie, qui est restituée dans cette oeuvre artistique avec une acuité exceptionnelle, n'est pas la fin de la Terreur "moderne" (ou post-moderne, diront certains), mais son commencement. Un diagnostic que confirme l'examen des 60 années qui ont suivi.... et que confirmeront sans aucun doute, hélas, les aannées qui viennent..

    oui, nons savons, nous pauvres mortels qui venons à la suite, que le monde ressemble de plus en plus à un hopital psychiatrique , qui serait aussi un vaste camp de concentration (mais sans barbelés, puisqu'il est à l'échelle de la planète, et qu'il est impossible de quitter la planète pour aller vivre durablement ailleurs), un hopital où malades et médecins se confondraient, en quelque sorte...après tout le délire collectif (la religion) ou la folie pure et simple est toujours un choix possible, et peut être pas du tout improbable, pour le "dieu tombé qui se souvient des cieux" (selon Lamartine) , une fois qu'il prend conscience, tous mythes déconstruits,  qu'il n'est pas tombé du ciel mais d'un vagin... lieu fort respectable mais qui n'échappe pas à la malédiction de Nougaro dans sa chanson fameuse pour les "connaisseurs" : "Rue Saint Denis"  :

    http://www.frmusique.ru/texts/n/nougaro_claude/ruesaintdenis.htm

    "J'ouvre bien ma gueule qu'on voie
    Que dedans nul ciel n'est à voir"

    et s'il ne convient pas au fils de Dieu de "naitre d'une gymnastique couronnée d'un grognement" (Cioran), alors il se pourrait que l'homme ait la tentation de "naitre directement de l'esprit" (en l'occurrence d'une éprouvette, dans un laboratoire) comme le prophétisait l'anti-héros dostoïevskyen du "Sous sol"....et où y a t'il de meilleurs laboratoires que dans un hopital ?

    Mais revenons à la philosophie et au Concept  :  comment pourrait il en être autrement ? si l'on partage nos présupposés , selon lesquels :  le seul "Absolu" est de l'ordre de principes "intellectuels" toujours à mieux approcher dans une réflexion de plus en plus approfondie sur l'avancée de la science théorique de la Nature, avancée qui a réellement commencé il y a 4 siècles en Europe, mais il y a eu ensuite "rupture" et l'humanité dite "des Lumières" puis du 19 ème siècle positiviste a refusé de (et/ou été impuissante à ) demeurer fidèle à cette tâche infinie et s'est enquelque sorte vautrée dans une réaction irrationaliste dite "romantique", ou bien dans une arrogance techniciste, voire impérialiste et belliciste...

    si l'on admet cette thèse, alors en effet , si l'humanité dans sa quasi-totalité se détourne du seul "universel" possible (la tâche de l'exploration rationnelle du monde) pour "revenir" aux religions et aux attitudes "fusionnelles-mystiques" qui préexistaient au 17 ème siècle galiléen et cartésien, et qui étaient le vestige d'époques d'ignorance, et de terreur "vitale" devant l'inconnu, que peut il se passer d'autre que ceci , qui devient de plus en plus évident : un délire généralisé ?

    Une fois encore je vais citer Brunschvicg... le Maitre spirituel, à la fois nouveau Platon et nouveau Socrate et "verus Christus" (désolé, mais je le pense Mort de rire), le mieux à même de nous aider à voir clair dans cette terrifiante vallée de la mort envahie par des ombres de plus en plus sinistres... et "y voir clair" représente à peu près la totalité du travail pour en sortir et pour trouver donc le "salut", puisque la philosophie ne promet que le seul salut possible, un salut d'ordre intellectuel ("comprendre, seulement comprendre" disait Spinoza), loin donc des "saluts" imaginaires, inspirés par le délire de l'illusion vitale, des saluts "religieux" dans le destin "post mortem",  ou dans la Jérusalem céleste...

    cette citation est extraite de l'ouvrage majeur de Brunschvicg : "Le progrès de la conscience dans la philosophie occidentale", elle se trouve au tome 1, page 18, section 2 de "La découverte de la raison pratique" : "l'oeuvre de Platon":

    "au point de départ de la pensée de Platon, il y a cette intuition profonde et prophétique: le salut d'Athènes et l'intérêt de la civilisation sont inséparables. Athènes ne peut être régénérée que par des hommes capables de faire servir aux disciplines de la vie collective la certitude incorruptible de la méthode scientifique; d'autre part le progrès de spiritualité auquel l'enseignement socratique avait ouvert la voie, se trouvera tout d'un coup arrêté du jour où Athènes sera dépouillée de son indépendance, où le monde antique cessera de recevoir le rayonnement de son génie. Peut être d'ailleurs, après les ruines accumilées sur le sol de la Grèce par la guerre du Peloponèse, le mal dont Platon avait établi le diagnostic était il devenu incurable ; peut être est ce sur une chose déjà morte que portent les discussions de la République, du Politique ou des Lois, sur la constitution de la cité la meilleure. Et une fois de plus aura t'il été vrai que l'oiseau d'Athènes prend son envol seulement à la tombée de la nuit.

    Du moins, pour nous modernes, et si nos trois siècles de civilisation doivent être autre chose qu'une trêve illusoire entre deux retours de Moyen Age, aucune leçon ne sera plus précieuse  à recueilir que l'effort accompli par Platon pour fournir à l'humanisme rationnel de Socrate les points d'appuis qui lui manquaient"

    L'hypothèse formulée par Brunschvicg il y a 70 ou 80 ans, que nous entrons sans doute dans une nouvelle nuit moyennâgeuse (après la nuit qui a englouti Athènes et qui a duré 20 siècles, jusqu' à la naissance de la civilisation avec le "traité initiatique de la seconde naissance" qu'est le Discours de la méthode de Descartes en 1637) est maintenant confirmée, s'il en était besoin après les horreurs , qu'a connues Brunschvicg, de la première guerre mondiale et du génocide arménien...et pourtant les trois ou quatre siècles de civilisation (et je parle ici de LA civilisation universelle, pas de la civilisation dite "occidentale" qui n'est jamais qu'une civilisation parmi les autres, promise donc aux affrontements du "choc des civilisations") sont autre chose qu'une illusion : car la seule "éternité" est celle qui est donnée à la conscience par le "présent éternel" de la réflexion intellectuelle (la première et principale "base" de l'idéal de l'homme occidental, voir article plus haut)...

    oui nous entrons dans la Nuit, cette "nuit de la Nouvelle angleterre" sur lquelle se terminait "Absalon absalon" de William Faulkner,et les ténèbres se font de plus en plus oppressantes, et pourtant, nous dont "l'Eternel de la Bible n'est pas le berger" , nous qui ne sommes pas non plus le "berger de l'Etre", nous ne craindrons pas, nous ne serons pas vaincus par la Terreur qui vient... si du moins nous restons fidèles à notre idéal de réflexion intellectuelle et refusons jusqu'à la fin (mêrme l'extrémité de la fin, lorsque le Titanic coule définitivement) de "recommencer à prier" (restant ainsi aussi fidèles à l'appel de Nietzsche).

    Que nous demande t'il , cet idéal ? de voir par la vision profonde, de comprendre donc la nature de cette Terreur qui vient.... de comprendre que ce qui est l'acmé du terrifiant, ce n'est pas la disparition physique de l'humanité (toujours possible, par guerre nucléaire ou par astéroïde venant percuter notre planète) , ce n'est pas que le monde "finisse sur un bang".

    C'est que le monde finisse sur un murmure, le murmure du caissier qui compte ses billets, ou du vieillard qui contemple son téléviseur dans le salon glacial et désert, ou celui des "sceaux qui brise le notaire chafouin dans nos chambres vacantes"...

    Ce qui est LE terrifiant, c'est que l'humanité fasse sécession, fasse la grève de l'humain, en quelque sorte : cette abdication devant l'animalité qu'avait thématisée Kojève (avant guerre aussi ) sous le terme de "fin de l'Histoire" et que Fukuyama et ses suivistes ont largement mésinterprétée... comme ils ont mésinterprété (ou ignoré) la prophétie de Nietzsche sur le "dernier homme" qui sautilel en clignant de l'oeil sur une Terre devenue trop étroite....

    Mais si nous admettons avec Brunschvicg que Kojève avait tort de penser que LA Sagesse avait été réalisée pour la première fois dans l'Histoire par LE premier Sage (à savoir Hegel, selon Kojève), si nous comprenons et voyons clairement que la tâche de la Raison philosophique, qui a débuté en Grèce antique, puis recommencé au 17 ème siècle européen , est à proprement parler interminable car Infinie, que donc LA Sagesse ne sera jamais "réalisée" complètement dans un Système (fût ce le prodigieux système hégélien), mais demeure (sous le nom que nous lui donnons, avec sans doute quelques raisons, de "Mathesis universalis") comme l'Idée régulatrice de la philosophie et de la Science, et que , comme dit Badiou : "Il n'y aura pas d'épiphanie de la Vérité" ,ce que nous traduisons dans notre langage, que Badiou n'admettrait aucunement, par : "le Dieu des philosophes ne se manifestera en aucun point privilégié dde l'Espace-Temps"...

    alors...alors mes frères et soeurs...

    alors nous nous vouons, par une décision résolue, plus résolue encore s'il est possible (et il ne tient qu'à nous, à qui d'autre ??) que la décision heidegerrienne, (et qui n'a rien à voir avec l'être-résolu-pour-la-mort, puisque selon l'invitation de Brunschvicg dans "Introduction à la vie de l'esprit" nous avons renoncé à la mort), à la tâche de la Raison, nous ne recommençons pas à prier, ni d'ailleurs à boire (nous qui nous sommes tant abreuvés du lait noir de l'aube, notre gueule de bois donne une idée de l'éternité), nous nous détournons du paysage et.... nous sommes libres et sans peur face à la Terreur  qui fond sur nous...


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :